Bertrand, mon compagnon de balades n'est plus. Il nous a quittés mardi soir, de plein gré ou pas. Mais qu'importe puisque le résultat est le même. Il ne m'accompagnera plus sur les chemins des échappées belles. Je n'entendrais plus son rire que dans ma mémoire.
S'il en fut un agréable avec qui voyager, ce fut lui. Toujours content, quelque soit le chemin, quelque soit le temps. Il prenait son temps pour discuter avec les paysans, et je crois qu'il regrettait de ne pas être de cette confrérie. Je n'ai jamais vu personne autre que lui baver devant un tracteur ou un tractopelle. Il n'en a pas raté un seul en Irlande ! Ce fin gourmet oubliait de manger quand nous étions avec lui, plus pris par notre présence que par son assiette. Je me souviens d'un moment précis, au bout du monde, nous étions abrités par un rocher et nous croquions notre pomme face à la mer déchaînée, il me racontait sa vie, sa famille, il se racontait. J'ai entendu ses regrets et ses peurs, mais je ne pouvais être dans sa tête.
Ce membre de notre groupe de lecture, qui venait ou pas, n'ayant pas lu le bon titre ou le bon auteur, était charmant. De son écriture, je retiens le joyeux, même s'il n'arrivait jamais à finir une histoire. comme dans sa vie. Il m'avait promis de changer, de finir quelque chose et de me le faire lire. J'attends toujours son manuscrit.
Il chantait aussi et fort bien, il avait fait du théâtre, il faisait de la photo et rêvait de s'essayer au cinéma. Mais toujours cette difficulté de finir. Il utilisait toutes les formes d'expression pour dire son mal-être et n'y est pas parvenu.
Lui qui faisant si attention à son apparence, faisait du sport, mangeait sain, ne buvait pas et m'engueulait quand je fondais devant une tablette de Cadbury ou une pinte de
Guiness, lui n'a pas fait cas de sa mélancolie.
Plusieurs fois il m' a proposé de repartir sur les chemins, notre entente en balade était bonne. Il m'accompagnait puis partait le soir ou au petit jour faire un tour, toujours ce mouvement,
toujours en mouvement. J'ai refusé ces invitations parce que j'avais un chéri et que ce n'est pas facile à expliquer. Pourtant les seules nuits torrides que nous ayons passés n'étaient dûes qu'à
une température excessive pendant la canicule. Je nous revois encore au pied de la tour d'Aubrac, pendant cet orage sec. Les éclairs zébraient le paysage d'un autre monde, et nous étions
bien.
Pourquoi est-ce les plus gais dehors sont les plus malheureux dedans? Son sac à dos de misère morale était lourd, et je n'ai jamais su l'alléger. Quand je tombais sur lui pendant le coup de
chauffe, en train de rire comme une baleine devant un spectacle, je le pensais insubmersible, heureux.
J'ai dans la tête des images de toi, Bertrand, des rires surtout. Je ne cède pas encore à mon chagrin, je préfère faire cela quand je suis seule. Bientôt. Pourtant tu me manques déjà.