ça y est, c'est l'heure, je dois partir. L'angoisse m'étreint, bêtement, comme à chaque départ. Un sentiment d'exil, même si je ne l'ai pas connu. D'un regard triste, je balaie les pièces de la maison, en un adieu muet. Et j'ai envie de me claquer de me jouer ce mélo. Je tourne la clé dans la serrure, ça y est, c'est parti.
Mon taxi m'attend devant la porte, enfin c'est un pote qui m'emporte à la gare d'Angoulême. Le trajet est tranquille, même si l'angoisse me vrille le ventre. J'ai peur, autant me l'avouer, j'ai peur. De rater les correspondances, de me perdre, de ne pas revenir. Un gros chagrin gonfle ma poitrine, mais je n'ai pas de doudou à qui le confier. La gare, un café pour la route, le quai. Mon tombereau de valise squatte le passage. Dernier regard vers le ciel, à travers la verrière sale. Le train est là, tant bien que mal, enfin plutôt mal que bien je hisse mes bagages pesants dans le train, et cherche un emplacement. Zut, le sas bagages est gavé, je suis donc obligée de garder avec moi ma lourdeur. Cool, il y en a un autre au milieu du compartiment, j'installe mon sac sous les autres, il est tellement lourd qu'il écraserait une enclume ! Je trouve ma place et m'installe, sort mon livre, un magazine, mais n'arrive pas à me concentrer. Je flotte entre deux mondes, le connu et l'inconnu, tout but du voyage. Je dois somnoler car le train avance sans me prévenir, nous voici proche de Paris Montparnasse. Je m'active, ne laissant pas ma place dans la file, je n'ai pas le temps, juste une heure pour changer de gare. Je joue des coudes et du pardon, progresse vers la sortie. Pas de sourires sur les visages tendus, au contraire, comme une absence au monde.
Enfin le TGV freine des quatre fers dans un feulement rauque et s'immobilise. C'est la ruée, ça déboule de tous les wagons, les attendants se collant devant les portes, les arrivants bousculant tout sur leur passage. Je slalome moi aussi, traînant mon boulet de valise heureusement à roulettes. Mais je ne sais pourquoi, de temps en temps, la machine se grippe, et je dois au prix d'un effort de coolie tirer mes trente kilos de bagages. Intérieurement je peste, visage fermé sur mon but. Voilà le métro, un instant je m'affole, ne pas me planter, bon sang ! Ma valise ne passe pas entre les bornes, je m'affole, un jeune homme charmant m'explique par où m'insérer dans le ventre du métropolitain. Ouf ! Je ne suis pas au bout de mes peines, car il me faut maintenant rejoindre le quai Nation, mais il y a plein de passages ! J'avais tout prévu grâce à internet, mais pas ma maladresse, pas ma faculté consciente ou non à me tromper de sens. Je cours presque pour changer de côté de quai, le bras arraché par le poids. Bien m'a pris de me munir d'un ticket de métro, sinon j'y serais encore. Enfin je me hisse dans la rame, pas trop surpeuplée. Debout contre mon sac, je vacille, en nage mais heureuse, surveillant les arrêts. C'est comme un monopoly grandeur nature, ça me rassure un peu. Bercy, je descends, enfin je bondis de la rame. Je me traîne comme une vache prête à vêler, les marches sont hautes et nombreuses. Enfin le ciel, il fait gris et froid. La gare de Bercy n'est qu'à quelques pas mais là haut, au bout de l'escalier, encore un effort et j'y suis, suante, collante, soufflante mais rassérénée !
Drôle de gare, drôles de gens ! Ça ne ressemble à rien que je connaisse, ou plutôt si, un long couloir vitré. Des trains sont affichés, des trains de banlieue, et celui de Rome, perdu au milieu des autres. Des gens passent, familles rentrant dans leurs fins fonds banlieusards ou campagnards, embarrassés de paquets. Jeunes de noir vêtus, MP3 dans les oreilles, téléphone portable à la main, déambulent bruyamment lorsqu'ils sont en groupe, renfrognés lorsqu'ils sont seuls. Mon train est annoncé pour dans une demi-heure, j'ai le temps de me poser et de souffler. Mais un vent mauvais souffle sur Bercy au fur et à mesure que les minutes s'égrènent. De nombreuses personnes arrivent, plus ou moins chargées. Les trains ont du retard, le mien qui annonce vingt minutes. La nuit est tombée et les voyageurs s'agglutinent dans le hall. Ça râle. Ça sent l'exode, le bord de l'émeute : gens empilés, passages de plus en plus réduits car encombrés de valises, bébés muets de stupeur et l'attente, debout, comme des tulipes dans un champ néerlandais. Respiration malaisée dans le froid dehors ou dans l'haleine des autres dedans. Coups multiples de sac à dos, cette bosse bien utile n'est pas incorporée au volume que l'on a de soi. Donc cet appendice, cette poche kangourou au bord des deltoïdes saborde les voisins, envoie voler le magazine que l'on tient désespérément pour en pas mourir d'inaction, éborgne les yeux non vigilants. Ça commence à sentir mauvais, dans tous les sens du terme. On s'impatiente, on piétine, on cherche un responsable absent, l'affichage est dévoré de centaines d'yeux angoissés. Rien n'y fait, le sablier coule encore. Un train pour Auxerre s'en va, et avec lui un gros paquets de passagers. Ouf, ma bulle s'est légèrement agrandie, elle fait bien 15 centimètres, je respire. Mais voilà mon train qui se dandine sur les rails. Comme les autres je joue des coudes, commençant un sprint au ralenti, pour trouver celui qui sera mon wagon lit, mon train de nuit. Enfin le voilà, je bouscule malencontreusement un groupe en train de se séparer et de se dire les mille choses tues jusqu'à maintenant ou dix fois répétées. Je hisse mon lourd bagage, les passagers me regardent souffrir, mais pas un ne fait un geste pour m'aider. Ça commence bien ! Je me traîne jusqu'à mon compartiment en ayant écrasé trois paires de pieds et proféré moult pardons. Le contrôleur me saute dessus pour me demander ma réservation que je lui tends en désespoir de cause, car je n'ai pas très bien compris. Il parle italien et moi pas. Mais ça doit lui convenir car il me laisse aller en souriant. Je trouve mon compartiment, m'y engouffre et là.....