Ma ville est un festival, en festival de Blues. Les rues résonnent de notes mélodieuses et de voix chaudes. Le soleil auréole la cité, parfois de noirs nuages de chagrin tombent en grain pour rompre l’harmonie. Mais rien n’y fait, les festivaliers arpentent les trottoirs et le jardin à l’écoute de musiques joyeuses ou tristes, toutes synonymes d’été.
Voilà enfin le soi où je vais profiter de la musique jusqu’au bout de la nuit, enfin jusqu’au bout de ma résistance. Les étoiles sont de la partie et la soirée commence sous les meilleurs auspices. Pour être à la hauteur de l’honneur que nous fait le King, je tente de me faire belle, avant de sortir les poubelles. Cependant la fraîcheur nocturne impose le jean. Alors je couvre le haut de mon corps d’un nuage de mousseline, chausse quelques talons pour moi très hauts. Ainsi perchée, j’habille mes yeux de paillettes discrètes et étire mes cils à la Betty Boop. Me voilà fin prête. Après quelques déhanchements de chevilles dûs aux talons et quelques verres de cognac – perrier, l’humeur est des plus joyeuses. Je n’apprécie guère la manie de mes concitoyens de mélanger le breuvage de nos anges avec du tonic amer. Ça gâche le goût du nectar de François 1er et l’amertume agace les papilles. Alors qu’avec de l’eau pétillante, l’arôme du cognac éclate en bouche et le mélange désaltère en euphorisant les neurones. Donc, après ces quelques libations, j’oublie la tension de mes mollets peu habitués à être maltraités par des godasses. Le premier concert se termine dans la joie et la foule envahit la pelouse. Je ne sais où m’installer pour affirmer mon vice sans gêner autrui, soit fumer une cigarette en paix. Plus je m’éloigne un tant soit peu du tas de gens, plus un groupe se greffe sur mon périmètre vital, les regards outrés me culpabilisent même si je fais semblant d’être très intéressée par ce qui ne se passe pas devant moi. Je range mon mégot dans mon paquet, ça va puer, mais éco-festival oblige. La scène s’illumine, la foule siffle et les musiciens arrivent. Moyenne d’âge 70 ans mais pêchus. Le public s’est levé en une seule ola, forma,t un magma entassé, pressé, imbriqué comme les grains d’un steak haché. Je me faufile en jouant des coudes pour apercevoir la scène, là bas, là bas où je n’irai pas. Des lilliputiens bougent dessus mais je ne distingue pas grand-chose. Je reviens à mon camp de base, les yeux fixés sur les écrans géants et les oreilles grandes ouvertes. C’est bon, c’est très bon. Le King entre pesamment en scène, s’installe confortablement. Après un petit discours pendant lequel je regrette de na pas voir travaillé plus mon anglais, il chante, il joue de la sensibilité de Lucille et de son public déjà conquis. Il nous envole, moment de bonheur, extase acoustique. Rien ne me parait plus heureux qu’un bon concert en plein air, les sens sont ravis et l’émotion n’en est que plus grande sous les cieux. Les morceaux s’enchaînent voluptueusement mais serait-ce les verres préalablement bus ou la journée de travail mais je commence à me peser. Ma marraine la fée du café ne faisant plus effet, les cils mascarasés se ferment plus qu’ils ne devraient. Les paupières plombées papillonnent tels des éphémères en fin de vie, lourdement, inutilement. Les pantoufles de vair ne se sont pas transformées en moelleuses charentaises. Les hauts talons blessent mes mollets d’une langueur monotone. Je me souviens de mes sandales plates et je pleure intérieurement sur mon envie de faire la belle. Epuisée je m’écroule dans la masse remuant en rythme, pose mon postérieur sur quelque marche bienvenue, m’incruste entre les pieds d’un ou d’une écoutante trop poli pour râler, ou alors compatissant, ou alors ayant envie de faire la même chose mais n’osant. J’ai jeté l’éponge avant la fin du round. La musique s’arrêtera pour moi à la fin du concert, je n’irai pas au Blues des Anges. A qui la faute ? Aux vacances repoussées ou aux talons forcenés ? La prochaine fois, je laisserai l’élégance aux élégantes et me chausserai, non pas de charentaises, il ne faut quand même pas exagérer, mais de douces sandales moelleuses. A bas les varices !