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la nuit des limaces

La nuit des limaces

 

Marcher dans le jardin, la nuit avec sa mémoire comme lampion. Se déplacer aisément, sûr de soi, avancer dans l’obscur en évitant les pierres, les arbres, les fleurs. Tâter de la plante des pieds la fraîcheur de l’herbe humide. Ombre parmi les ombres, dans le presque silence du soir. Et soudain sous le pied, une chose visqueuse, molle, gluante. Instinctivement la jambe se lève, la moue se forme. Sans la voir, on sait que l’on vient de marcher sur une limace. On la devine, dodue, dans son habit orangé ou noir d’encre, se prélassant dans le gazon, à la recherche de sa pitance nocturne. Toucher la plante du pied, collante, la reposer un peu plus loin en souhaitant éviter une congénère de la limace. Elles ont tendance à être nombreuses les nuits de grosse chaleur, lorsque la rosée désespère le feu du jour. L’imaginer, celle de dessous le pied, animal sans ossature, sans carapace, repoussante, une langue tirée sans la bouche, sexe de petit d’homme sans le corps, escargot sans sa coquille. Le pied hésite, tâtonne, cherche un nouvel appui, un lieu sûr. La masse plus sombre de la maison se devine en retrait, au loin. On progresse maintenant sans légèreté, attentif au sol et aux noctambules. Les sens, jusqu’ici flottants dans la douceur de la nuit, sont portés à terre. On écoute par ses pieds, le reste ne compte plus. La fraîcheur sur la peau est oubliée, le chant des grillons occultés, le parfum du chèvrefeuille anéanti dans l’angoisse de la limace. La mémoire des lieux connus, si sûre, est refoulée. On tâtonne précautionneusement. Ne pas toucher la bête honnie. Le frémissement de la peau au contact de l’animal est incoercible, sans raison raisonnable. Juste une sensation désagréable, un dégoût et refus de toucher le mollusque. A quoi ça tient cette répulsion ? A quoi servent les limaces ? On les voit se pavanant dans nos jardins et les sous-bois, hôtes indésirables se délectant de nos salades, des fraises et des champignons. Ce ne sont même pas des critères de reconnaissance pour des mycologues néophytes, les limaces boulottent tous les champignons, des cèpes aux amanites phalloïdes, rien ne les rebute ni ne les atteint. Mais par qui sont-elles dévorées les limaces ?  Quelque héron au long bec emmanché d’un long cou ? Ignorer la place de la limace dans la longue, si longue chaîne alimentaire. Ce n’est pas une chaîne d’amitié dont tous les maillons se tiennent joyeusement la main pour un avenir meilleur. Avenir de qui d’ailleurs, de ceux qui se tiennent la main ou des autres ? Vagabonde de nos jardins la nuit, frayeur des orteils sensibles, dévoreuse de laitues et de fraises, la limace est répugnante à toucher, ne serait-ce que du pied. Limace, gastéropode cousine de notre petit gris ou du joufflu bourgogne, pourquoi ne mange-t-on pas les limaces ? Quel venin contiennent-elles pour qu’on les laisse ainsi vaquer à leurs occupations sans crainte aucune, si ce n’est les granulés visant à occire tous les gastéropodes, si ce n’est de leur marcher dessus et de les effrayer par nos cris de dégoût. Si elles ont des oreilles, bien sûr, mais il faudrait vérifier. Mémoire ancestrale de protection ou répulsion de ce qui n’est pas la norme ? Atteindre la maison, la sécurité loin de la bête immonde. Enfin, voilà la porte, le salut. Encore un pas, soupir de satisfaction. Mais là, sur le paillasson, une consoeur de la précédente passe, tranquille, et s’écrase entre deux orteils innocents et imprudents.

 

Morale : à moins d’aimer leur contact, sortir la nuit chaussé ou avec une lampe, moins de poésie et d’imagination débridée laisseront les pieds hors de leur portée. Dommage !

 

 

 

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