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t'es où?

T’es où ?

 

Au temps jadis, cette petite question était rarement posée. Dans les parties de cache-cache, ou les trop grandes maisons, ou lors des prières à Saint Antoine de Padoue. Rarement nous nous interrogions sur la situation géographique de l’autre.

 

Depuis l’ère du portable, qui correspond à quelques années près, avec celui du troisième millénaire, qui sera spirituel ou ne sera pas, le t’es où se dit partout, en tous temps, en toutes langues. Il remplace même souvent le bonjour. Le ton impérieux, solliciteur, curieux de l’autre, vous interroge impérativement. Là est la question, où donc êtes-vous à cet instant précis ? Question simple à laquelle nous n’avons pas toujours envie de répondre. Que l’on soit dans les bras de son amant, en crise de fièvre acheteuse, ou aux toilettes, on n’a pas toujours envie de préciser. Le téléphone portable devait nous rendre libre et en fait, nous emprisonne par le t’es où.  Bien sûr, on peut mentir ou ne pas répondre, mais c’est parfois difficile ou tendancieux. Rien à cacher, telle est la devise de notre belle éducation judéo-chrétienne. Comment ne pas se souvenir de l’œil de Dieu surveillant le misérable Caïn où qu’il se cache. C’est un peu l’effet du téléphone portable, joignable partout et à toutes heures. Presque partout. Il est encore des lieux magnifiques, désolés ou isolés selon son état d’esprit, où ça ne passe pas. On s’y sent vite perdu, injoignable donc intouchable. Comme si on devait instantanément nous émouvoir d’une bonne ou mauvaise nouvelle, nous prévenir pour que nous participions, même loin, même ailleurs, à la vie de nos proches. Souvenir d’un bel arbre aux Rajas, buron isolé en plein cœur de l’Aubrac, où les randonneurs dont moi-même, dansaient à petits pas une ronde autour de l’arbre majestueux, insensibles à l’environnement magique, pour être en lien avec les siens plutôt qu’en phase avec le moment et le lieu. C’était peut-être un rite ancestral retrouvé ! Je ne raconte pas les crises d’angoisse de certains qui peuvent être liées à l’impossibilité de communication, je n’ai pas de mots pour les décrire et les comprendre. Le téléphone portable vendu comme sécurité devient filet, dont les mailles se resserrent à chaque derrick téléphonique planté.  T’es où nous suit partout, Big Brother nous surveille, nos proches ne nous lâchent guère. Comme s’ils n’étaient pas sûrs d’être suffisamment bien ancrés dans nos cœurs et nos vies, ils se rappellent à nous incessamment pour savoir où nous sommes, là présentement, comme un reproche de n’être pas près d’eux. Même si ce n’est pas dit, même si ce n’est pas conscient. Le proverbe dit bien « loin des yeux, loin du cœur », alors il faut se méfier, se lier, forcer l’autre à nous imaginer puisqu’il s’est éloigné.

 

Mon tout premier portable, lourd, encombrant, une cabine téléphonique comme disent mes chers enfants, je l’avais acheté pour être un peu plus libre, pour les rassurer lors de mes pérégrinations. Je le surnommais mon cordon ombilical. Mais il a failli m’étrangler ! Autres temps, autres mœurs, le cordon n’étrangle plus les naissants mais les mères, ou les pères. T’es où me poursuit, mais j’en suis accro, c’est si pratique. Autrefois, lorsqu’on téléphonait, sur les fixes uniquement, si votre interlocuteur vous répondait c’est qu’il était là, au bout du fil. Peut-être en train de se battre avec le cordon de l’appareil qui a une fâcheuse tendance à s’entortiller sur lui-même, mais rarement en train de s’étrangler avec. Aujourd’hui on ne sait où est l’autre, alors on l’interroge d’un t’es où. Plus important que d’entrer en communication avec lui, on veut d’abord savoir où il se trouve. C’est primordial dans une époque où on se déplace sans cesse, moins rapide que la lumière et le son, mais plus vite que les oiseaux. La distance est abolie et pourtant on demande le lieu. T’es où me poursuit, même si je l’utilise aussi. C’est le mot de passe, le sésame des branchés, téléphoniquement bien sûr. Parfois je ne réponds pas à la question, ou j’ai envie de raccrocher rien qu’à entendre ce t’es où. Il paraît que bientôt avec la voix, nous aurons l’image. L’image de quoi d’ailleurs, de l’oreille qui écoute, de la bouche qui parle ? Si ce n’est que ça, passe encore. Mais si c’est la personne en entier, attention les yeux. Il va falloir surveiller sa tenue avant de répondre. Comme le portable devient instinctif, au bout de trois semaines a dit Monsieur Pavlov, il nous faudra désapprendre pour être présentable. La bienséance sera aussi téléphonique. Pourquoi pas dès demain nous greffer une oreillette et un micro ? Ce serait plus radical, moins encombrant, pas de chance de se le faire voler. Plus besoin de charger le biniou, de le mettre en vibreur, d’appareiller la voiture. Tout serait résolu, nous serions des femmes et des hommes téléphoniques, des récepteurs transmetteurs. Quel serait l’âge de l’opération, tôt sûrement, peut-être même à la naissance. Ainsi les parents pourraient parler, dialoguer dès que possible. Surveiller les bambins, dès le couffin, dès la crèche ou la nounou, dès l’école pour lui souffler les leçons mal apprises. Cela aurait sûrement des conséquences bizarres sur le développement de nos chérubins, mais petits et grands seraient rassurés, sécurisés à mort, assurés de ne pas couper le cordon. La surveillance serait totale. Les enfants ne pourraient plus faire de bêtises et les parents se sentiraient mieux de garder un contact permanent, enfin, certains parents. J’espère que ce temps ne viendra pas, où que je serais déjà partie visiter d’autres arrières mondes, avant que cela ne soit la règle. Lorsque le progrès devient folie, il faut le dénoncer et savoir partir si c’est irréversible. Mais t’es où reste et restera. A moins que l’on ne fabrique une autre formule du style « et céans ? », ou un diaporama environnemental de la personne ainsi qu’un positionnement sur une carte intégrée. Le GPS ne nous permet malheureusement plus de nous perdre et de découvrir les sentiers de traverse, le détecteur nous empêchera d’imaginer. Ainsi en est-il de la sécurité à outrance, le trop nuit, mais la limite est souvent difficile à déterminer. Le t’es où a encore quelques heures avant de s’éteindre, et peut-être arrivera-t-on à le regretter. 

 

 

 

 

 

 

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B
salut ketty ! un petit bonjour de cognac pour te dire où je suis avant que tu me poses la question qui tue!! <br /> gros bisou <br /> thierry
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