Copie conforme. Crise d’identité ou crise de papiers d’identité, telle est la question. Je vais par la suite vous racontez mon problème
métaphysique qui m’empoisonne la vie, depuis belle lurette. Il me colle à la peau comme un sparadrap, me bibendum l’existence jusqu’à plus souffle, et est pourtant d’un ridicule sans limite. Mais
chacun son problème de base, on fait ce qu’on peut avec ce qu’on est. C'est-à-dire pas grand-chose parfois. Mais passons aux choses sérieuses. Je suis née, comme tout un chacun, d’une maman et d’un
papa. Je ne crois pas aux clones spontanés. Donc pour l’instant, tout est naturel. Sauf que le père en question n’est pas venu signer le registre, pour cause tromperie et rupture avec ma mère. Mais
c’est leur histoire, et ça ne nous regarde pas. Alors me voilà née, et bien née, ou plutôt mal née car sans père. Fille naturelle comme s’il y en avait de non naturelle. Née de père inconnu. Mais à
moins d’un savant fou qui mélangerait les étiquettes des éprouvettes, le père est connu, même peu de temps, même de loin. Sauf cas extrême, bien sûr. Pour moi, rien de tel, j’ai été conçue de la
façon la plus simple qui soit, celle qui a fait ses preuves depuis de nombreuses générations. Même Cro-Magnon connaissait le truc. Donc mon père était connu de ma mère. Très bien même. Je crois
qu’elle aurait pu parler des heures durant de la couleur de ses yeux, du grain de sa peau, de la douceur de ses mains. Mais cela a duré un certain temps qui n’est plus de rigueur. Donc me voilà née
sans père, alors qu’il m’a conçu, mais il manque sa signature en bas du feuillet. La belle affaire ! Me voilà ainsi déclarée à vie sans père. Bien. Ma mère, voulant bien faire, et me faire entrer
dans la grande famille chrétienne, me fait baptiser, sous son nom bien sûr, puisqu’elle est seule chargée d’âme, de la mienne en l’occurrence. Malgré l’opprobre de la société bien pensante,
j’arrive à grandir. Un peu bancale au niveau construction, mais j’y arrive. Je suis petite, les vilaines gens me posent des questions, mais j’ai l’innocence de l’ignorance. Ma mère rencontre un
homme charmant, bien sous tous rapports, enfin qui lui plaît. Ils se marient. Ouf, les conventions sont sauvées ! Ce cher homme en épousant ma mère, me reconnaît comme sienne, il me donne son nom.
Mais pas son sang, ni ses gênes. Je suis crédule, je le crois. Mais on a tôt fait de me démonter le mensonge. Malgré tout, je porte son nom, soit, mais là s’arrête la phagocytose. J’ai son nom, son
affection, mais pas sa tendresse ni la ressemblance. La duperie me gêne, mais je ne sais comment le dire, surtout que l’on me dit que je devrais lui en être reconnaissante toute ma vie. Cette
histoire de connu, inconnu, reconnu, se mélange dans mon crâne. Je ne sais plus très bien qui je suis, mais il est de bon ton de mentir à tous. Alors je fais comme si, en rêvant parfois que celui
qui m’a planté là vienne à ma rencontre. Les jours passent. L’instabilité persiste, s’enracine profondément, je me vois rêve de quelqu’un, connu ou inconnu, mais pas entité agissante. Ce manque de
confiance me fait défaut dans les cas extrêmes comme les examens, ou dans mes relations aux autres. Mais on fait comme si, encore. Je me débats pour tenter de me construire une vie, falsifiée
certes, mais une vie quand même. Je tombe éperdument amoureuse d’un garçon difficile, avec ses propres doutes métaphysiques. Il tente bien de combler les miens, mais à sa façon, qui n’est pas la
plus rassurante qui soit. Mon médecin généraliste d’alors, un bien brave monsieur, me dit que je dois être enceinte, sans faire de tests ni rien, selon mes symptômes. Branle-bas de combat, on
décide le mariage. Mon cher et tendre s’y contraint, forcé, mais le cœur n’y est pas. Je veux d’un mariage à l’église, car j’ai alors une grande tendresse pour la religion, et garde de bons
souvenirs de mon éducation chez les sœurs. Pour cela, il me faut un certificat de baptême. J’écris et je reçois le précieux document. Stupeur, le nom porté dessus est celui de ma mère. La
reconnaissance civile n’entre pas dans les documents religieux. Le prêtre chargé de notre préparation m’en informe, je reçois un coup bas. Je n’y pensais plus. Il me dit devoir l’annoncer au moment
de la cérémonie. Je reste sans voix. Cette église dite d’amour ne reconnaît pas l’homme qui m’a donné son nom et ses soins, ne reconnaît pas celui que ma mère a connu bibliquement avant lui.
L’église d’amour ne reconnaît rien que les papiers civils. ma tendresse pour elle en prend un coup. Je suis à nouveau trahie et rattrapée par quelque chose qui m’échappe et m’est toujours assénée
comme si j’étais coupable d’un méfait. Nous nous marions rapidement, le prêtre s’abstient de commentaires désobligeants pour tout le monde sur mes origines, tout se passe bien, sauf que je ne suis
pas enceinte. Le cher et tendre ne m’en veut pas, enfin pas trop. Mais ce leurre m’éteint parfois la joie. Comme si je lui avais forcé la main, ou la bague. Il est vrai que je tenais à porter son
nom, par moi choisi. Mais pas dans ses conditions. Encore un mensonge lourd à porter. Peu de temps après, des vilains me volent mon sac à main. Et dedans, mes papiers d’identité, notre livret de
famille tout neuf. Il s’en est fallu de peu que je ne puisse passer mes examens car je n’avais plus de document avec une photo, et les examinateurs ne voulaient rien entendre. Heureusement, un de
mes professeurs s’est porté garant de mon identité. Toujours ce trouble qui m’accompagne, cette difficulté à prouver qui je suis au moment crucial. Mais tout se passe bien, l’examen dans la poche,
des enfants à venir. Le ciel semble plus serein, je m’habitue à mon nouveau nom, le troisième en vingt ans ! J’ai un permis de conduire et un livret de famille duplicates. Authentifiés certes, mais
pas authentiques. Cela rajoute à ma difficulté de positionnement, mais comment faire autrement ? Le malheur nous a pris sous son aile, et le chagrin de la perte voulue de mon époux m’abat. Je suis
de nouveau seule, je flotte, perdue, sans nom, je flirte avec Rémy, mais les enfants sont là pour me prouver que nous sommes une famille. Et nous voguons à trois, contre vents et marées, cherchons
le port salutaire qui ne vient qu’avec le temps. Tout n’est pas rose, mais nous arrivons à surmonter les difficultés. S’il y a une chose dont je suis sûre, c’est que ces petits sont les miens. Leur
père nous a quittés pour un autre monde, mais nous sommes ensembles, soudés, portants le même nom. Malgré un livret de famille duplicata. La tâche originelle me gâche mes bonheurs, sans que je
puisse la nommer réellement. Je sens bien que tout vient de ces mensonges du début mais le nœud gordien est difficile à trancher. Ils me créent une mélancolie profonde, qui m’enfonce dans des
dépressions latentes ou avouées. Rien qui ne vaille la peine d’être vécue. Mais surtout cela entraîne un fonctionnement ridicule s’il n’était viscéral. Tout ce qui m’arrive de malheureux est juste,
car le mensonge ne peut induire le bonheur. Je trompe le monde entier avec mes identités, non pas falsifiées, mais douteuses, donc le malheur m’est dû. Tout ce qui m’arrive de bon est erreur, ce
n’est pas possible, on doit se tromper de personne. Je ne suis que la copie de quelqu’une qui aurait dû être, mais qui n’est pas. Je ne me sens pas d’identité ancrée, c’est trop trouble. Je doute
en permanence de mes compétences, ne serait-ce que dans les petites choses, alors imaginez dans les grandes ! Je demande sans arrêt à être nommée, reconnue, certifiée, et je n’ai pas rencontré
jusqu’alors l’homme compréhensif qui saurait me rassurer de mon profond désarroi. Je flotte entre deux mondes, celui de la réalité et celui d’un duplicata. Je devrais en rire, mais je n’y arrive
pas. L’autre jour, je suis allée faire certifier mon diplôme si durement décroché, car l’administration nous le réclame. Et là encore, j’ai échoué. Ce que je croyais être la reconnaissance d’études
réussies n’est qu’un photocopie. L’original a du se réduire en cendres lors d’un incendie survenu de nombreuses années auparavant. Cela m’a choqué. Même ça, c’est de la copie, pas de l’authentique.
Que me reste-t-il d’original ? Je n’en sais rien, je n’ai même pas envie d’en faire l’inventaire. Le mensonge originel me colle encore aux basques, pas moyen de lui échapper. Je réitère les mêmes
sources de tracas, et surtout je leur accorde une importance exagérée. Pas facile de se déconstruire et se reconstruire sur des photocopies. J’imagine l’angoisse et l’horreur quotidiens que vivent
les sans papiers, les gens en cavale. Ma situation est dix mille fois plus enviable que la leur, mais je ressens au fond de moi leurs doutes et les peurs. Je pense à leurs enfants, comment vont-ils
s’en sortir avec ce couperet au dessus de leur tête, comment vont-ils avoir confiance en eux avec cette trouille au ventre, comment vont-ils faire des projets ? Je n’ai pas de réponse. Mais ce que
je sais, c’est que chacun a besoin de savoir qui il est réellement, et les papiers ne sont que papiers, l’identité est autre. Mais elle est difficile à extraire des méandres des conventions et des
obligations. Je voudrais tellement être sûre de moi, savoir qui je suis sans me relier à ces ancêtres qui m’ont mis au monde en plein désarroi. Et cela je ne le peux. Je serai toujours fille
d’untel et d’untel. Sur ma tombe, dont je ne veux pas, ils seraient capables de me décliner encore mes nombreuses identités. Mais quelle est la bonne ?