Ça y est, elle est perdue. Pourtant le vieux monsieur, assis devant sa maison, lui avait indiqué le chemin. « Au croisement après le bourg, il y a un arbre couché, mais c’est pas là, c’est l’autre. Vous filez votre chemin, ho pas longtemps, vous arrivez à un autre carrefour où il y a une ferme, vous la contournez pour prendre la petite route et vous y êtes presque. C’est pas écartable ». Elle l’avait remercié et avait suivi les indications. Maintenant elle était perdue. Déroutée, elle regarde le chemin de terre devant la voiture. Ce n’est manifestement pas le bon. Elle s’est trompée, donc il faut faire demi-tour et revenir sur ses pas. Mais où s’est-elle trompée ? Aucune idée. Elle s’en retourne tout doucement. La petite route glisse sous les arbres encore dénudés. De frêles coucous hochent leur tête jaune au gré du vent tiède, le soleil chauffe l’habitacle, un avant goût de printemps. Manquerait plus que le chant de l’oiseau, celui qui porte le même nom que la fleur, pour y croire vraiment. Elle tâte sa poche, zut pas de sous. Elle ramasse la pièce caddy et la glisse dans son vêtement. On ne sait jamais, ce n’est pas qu’elle soit superstitieuse, mais elle aimerait bien être riche toute l’année. Voici la ferme, elle la contourne et s’arrête. En face, il y a une bâtisse, en recul par rapport à la route. Peut-être est-ce celle-là. Lequel des deux bâtiments est une ferme ? Les deux bâtisses se ressemblent, vastes, refermées sur elles-mêmes par un grand portail de bois clair. Quels sont les critères pour définir une ferme ? Devant son absence de connaissances, elle s’approche de l’autre habitation, enfile la petite route qui la contourne, et finit dans une pièce de vigne. Stop, encore demi-tour. Le ruban d’asphalte pas toujours lisse longe un bois. le talus moussu est émaillé de violettes parme, mauves ou blanches. Pas le temps de faire un bouquet, elle doit absolument trouver sa destination. Le paysage bucolique l’empêche de se mettre en colère contre elle-même, mais un doute s’insinue. Ça veut dire quoi pas écartable ? Elle ne sait pas réellement, juste une intuition de possible, peut-être. Des fermes, retour vers l’arbre couché. Il est bien à terre, celui-là et il n’y en a qu’un. Mais il y a une troisième voie qu’elle n’avait pas vue. Elle souffle et s’y engage, sûre de son fait. Un vieux moulin dont les ailes se sont envolées depuis longtemps garde le passage. Elle y attarde le regard, rêvant à d’autres contrées ensoleillées et de vieux fou poursuivant des cavaliers imaginaires. La pancarte du village suivant l’interloque. Non, ce n’est pas là. Encore un demi-tour sur place, jamais elle n’en a tant fait en si peu de temps ! Heureusement que la fée direction assistée est là, sinon elle aurait craint la crampe de biceps ! Maintenant, plus de choix possible, il faut revenir au village et trouver le vieux monsieur au béret d’un autre temps. Elle fait donc le chemin à l’envers, les yeux écarquillés sur un indice qu’elle n’aurait pas vu. Sous le rosier grimpant devant la maison, le banc de pierre est vide, le vieux monsieur a disparu. Personne dans le bourg pour lui indiquer sa route. Dépitée elle change à nouveau de direction place de l’église et s’en revient au village. Il y a des commerces, ils lui indiqueront bien son chemin. Prévoir l’achat d’un GPS, elle était contre, mais c’est trop de temps perdu.
Le vieux monsieur au béret d’un autre temps a le nez collé à la fenêtre,
Protégé de la vue des passants par un beau rideau plastique à motif d’oie ou de canard. Un petit garçon, pas plus haut que trois pommes, secoue la poche de la veste de velours.
« Pépé, qu’est ce que tu regardes, et qu’est-ce que tu écris dans ton calepin ? Pourquoi t’es rentré, y mouille pas ? »
Le vieil homme regarde l’enfant, l’œil étincelant de malice.
« Je guette ma perdue, elle a pas battu les records, mais pas loin. Douze minutes trente trois. C’est pas mal. Faut que je trouve encore autre chose pour les perdre plus longtemps. Mais tu le diras pas à ta mère, hein ? »