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Dans le journal

 

Ça a commencé depuis dix minutes, ça fait plusieurs fois que je loupe l’évènement. Pourtant je m’y prépare longtemps à l’avance, je mets toutes les chances de mon côté et je n’y arrive jamais. Ça n’est jamais de ma faute, ce sont les impondérables de la vie, mais je peste dur et ferme. Je me fais des reproches et me promet de réussir l’année prochaine. L’an dernier, c’était ma sœur, elle m’a téléphoné au moment où je partais, pour me raconter ses malheurs. Son chat Caramel avait disparu. Elle était au bord du désespoir, sanglotait, j’ai tenté de la rassurer, les yeux fixés sur la pendule, mais je n’ai pas pu abréger. Le minou est rentré deux jours plus tard et moi j’avais tout raté, encore une fois. L’année d’avant, c’était l’oncle Paul, qui était tombé en panne de vélomoteur à Saint-Hilaire de Mortagne. Il pleuvait des cordes et avait son concours de belote en début de soirée. Il a fallu que j’aille le chercher de suite. Encore raté pour moi. L’année précédente j’avais la grippe, clouée au fond de mon lit avec 40° de fièvre, impossible de bouger. Les années d’avant, j’ai oublié. Mais cette fois-ci, j’ai mis toutes les chances de mon côté. J’ai décroché le téléphone, réfléchi bien en amont à ma tenue. Tout était calculé. J’ai enfilé ma chemise grège à volants, ma jupe de rayonne mauve, mes escarpins style croco, mon collier de fausses perles et les boucles d’oreille assorties, travaillé mon maquillage, discipliné mes cheveux dans un évaporé savant. J’étais superbe. Il faut que j’avoue avoir fait de nombreux essayages de vêtements et de coiffure. Mais là, j’étais irrésistible. Je me suis rendue sur place, une bonne heure à l’avance, pour ne pas être en retard. Une fois arrivée devant la salle, je longeais la rue en tous sens pour me calmer les nerfs. Mais arrivée devant la boucherie, je titube, manque m’étaler sur le trottoir, mon talon gauche sectionné. Aïe, la tuile. Comment faire ? Je suis au bord des larmes, Pourquoi donc le sort s’acharne-t-il sur moi ainsi ? Le temps que je trouve un cordonnier compatissant, je suis arrivée en retard, encore. Mais tant pis, j’y vais quand même Je pousse la porte, elles sont toutes là, bien rangées, le sourire éclatant. Ce n’est pas possible, je ne vais pas encore manquer ça. Je bouscule les personnes assemblées, moi qui suis plutôt timide à l’ordinaire. J’aperçois le photographe de la presse locale qui se positionne. Je me mets à hurler, un « attendez » retentissant. Tout le monde se pétrifie. Je me faufile telle une aiguille dans une meule de foin, je me contorsionne entre les spectateurs pour arriver à la scène. L’adjoint au maire me fait les gros yeux, mais peu m’importe. Je veux être sur la photo. Je veux être dans le journal. J’escalade les marches et me rue vers la rangée de filles souriantes, un peu interloquées de mon irruption. Elles maugréent en douce mais je fais la sourde oreille. Le photographe a baissé son appareil, sourit. Il m’installe au milieu des autres, tout au centre. Ça y est, j’y suis. Demain dans la presse, je pourrai voir mon doux sourire à la page locale, au milieu des Catherinettes. Tante Germaine sera ravie, elle me téléphonera. Je pourrai bicher auprès de mes collègues. Je serai dans le journal. Et qui sait, peut-être qu’un prince charmant me trouvera sublime, quoique un peu ébouriffée par ma course éperdue, et se renseignera auprès de l’association pour demander le nom et les coordonnées de cette charmante personne. Ça n’arrive pas que dans les contes de fées, il faut savoir provoquer son destin. Le photographe sourit, reprend son appareil. Je suis subjuguée par le crépitement du flash. Une, deux, trois photos plus tard, je redescends sur terre et de l’estrade, infiniment heureuse. Ça y est j’ai réussi, demain je suis dans le journal.

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